« L´Imaginaire et les Techniques »

Colloque International /// 14. – 16. novembre 2013, Paris, France /// Université Paris 1, Panthéon Sorbonne


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Présentation: Colloque L´Imaginaire et les techniques, Nov. 2013, Paris

« Notre appartenance au monde des images est plus fort, plus constitutif de notre être
que notre appartenance au monde des idées »
Gaston Bachelard

L’émergence des nouvelles technologies est historiquement et actuellement accompagné de discours et de visions des mondes à venir. Ce sont des rêves, des idées, des fantasmes qui s´entrecroisent dans un lieu collectif ou individuel qu´on appelle l´imaginaire. Dans l´imaginaire ces visions prennent la forme d´une langue symbolique d´images, de mots, de rites, de mythes, de récits. La technique comme capacité humaine d´inventer des outils et de mémoriser leurs usage pour pouvoir agir d´une manière durable et reproductible, utilise ce lieu de l’imaginaire pour y créer des objets, des gestes, des signes.
La réflexion actuelle sur les développements des techniques fait de plus en plus référence à la catégorie de l’imaginaire. L’imaginaire est devenu une dimension à part entière des techniques dans les travaux d’historiens dans leurs études sur les régimes de la pensée opératoire (Garçon 2012) et de socio-anthropologues comme Alain Gras et Victor Scardigli. Dans cette conjoncture, le but de ce colloque est de tenter de faire le point et d´avancer la recherche sur les imaginaires des techniques, redessiner un panorama actuel des recherches autour du sujet, et, à partir de différents points de vue, référencer des nouveaux chemins possibles.

Les imaginaires des techniques peuvent être appréhendés comme un lieu d´articulation entre l’individu et le collectif. L’imaginaire fait référence à un substrat commun, un fonds culturel, à des catégories invariantes et quasi-fixes de l’appropriation du monde (C. Lévi-Strauss, G. Dumézil, G. Bachelard, G. Durand, ou encore C. G. Jung, C. Castoriadis), qui comprennent et débordent les frontières de la conscience individuelle. Ces imaginaires peuvent être étudiés dans une perspective historique comme le produit de cultures particulières, comme des constructions dans la longue durée dotées de leur temporalités propres, discernables dans le creuset des multiples temporalités sociétales (A.-F. Garçon).

Lorsqu’on s’intéresse à l’imaginaire, on comprend que les sciences et les technologies ne sont ni « hors du social », ni hors du culturel. L’imaginaire est un ensemble de représentations imagées qui sont liées les unes aux autres, à l’instar de ce que montrait M. Halbwachs : celles de l’inventeur et du concepteur, celles du chercheur ou de l’ingénieur, celles du bricoleur et de l’usager ; tous construisent une représentation de la nature, de la technique, de l’efficacité, de l’énergie, de l’environnement, du corps, de la santé, de la communication, de la relation sociale qui mobilise images et mots, images et gestes.

A la croisée de ces traditions, on peut analyser les imaginaires dans leurs dimensions archétypales, individuelles, collectives et sociales. « Chaque individu », écrit Jean-Jacques Wunenburger, « expérimente un combinatoire d’imaginaires plus ou moins socialisés et riches, qui forment un atlas pluriel d’images, images strictement personnelles (fantasmes), images culturelles (référentiels communs à une culture) et même images universelles, véritables archétypes qui agissent et interagissent de manière transhistorique et transculturelle.»

Que peut-on apprendre en appliquant une approche multidimensionnelle aux techniques ?

Le colloque «L’imaginaire et les techniques» propose d’explorer dans ses diverses dimensions l’intrication entre les imaginaires collectifs et individuels et les techniques, l’innovation et la conception, le design. Il est le fruit de la collaboration transdisciplinaire des laboratoires et écoles d’histoire et de socio-anthropologie des techniques, de design et création industrielle :

Le Centre d’Histoire des Sciences et d’Histoire des Techniques (CH2ST) et le Centre d’Étude des Techniques, des Connaissances et des Pratiques (CETCOPRA) de l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne; l´Ecole Nationale Supérieure de Création Industrielle (ENSCI) et le Centre de Gestion Scientifique (CGS) de l´Ecole des Mines ParisTech.

Le colloque se veut aussi un point de départ pour la mise en commun de compétences et perspectives différentes en vue de constituer un réseau solide capable de mener des recherches communes sur un temps plus long.

Le programme privilégiera quatre axes :

1. L’imaginaire comme source de la conception technique

Quelle est la part de l’imaginaire dans la conception des œuvres techniques ? Comment les ingénieurs sont ils influencés, encadrés par l´imaginaire pendant le processus d´invention? Comment les œuvres d´art, les films, les images de la culture populaire influencent les ingénieurs dans leurs conceptions techniques? Comment les images – mentales et matérielles – gouvernent-elles la mise en imaginaire de la technique? Y a t-il des règles de fonctionnement de l´image dans la vulgarisation d´une technique? Comment est-ce que les technologies des sciences « dures » sont influencées par l´imaginaire? La découverte de la double hélice de l´ADN par James Watson et Francis Crick en 1953 par exemple était guidée par un concept esthétique. Quelle est la part d’esthétique dans le design technique? Comment interpréter les interactions entre ingénieurs, artistes et designers ? Quel est le rôle de l’imaginaire dans l’invention, l’innovation, dans l’environnement technique en général?

Il faut aussi poser la question de la transformation de l’imaginaire comme lieu de création. L’imaginaire, qui a longtemps servi à transmettre et à projeter la transformation de la matière, est aujourd’hui, créateur d’espace virtuel où le contact direct avec la matière disparaît. La transformation de la matière initiale peut se faire à travers des dispositifs gérant des données : comment dans ce procès de transformation de l’espace de création, l’homme est-il passé de créateur d’objets à créateur de modèles? (Devray 1992). Comment l’homme et son imaginaire sont devenus, ce que redoutait Mumford (1934), « le moyen par lequel une machine peut fabriquer une autre machine» ? Comment l’homme est devenu le sujet de sa propre machine (H. Arendt, G. Anders, P. Sloterdijk) ?

2. L’imaginaire dans l’usage des techniques

L´imaginaire ne joue pas seulement un rôle constitutif dans la conception technique mais aussi à l´autre bout des processus de l´innovation, lors de l´adoption de la nouveauté technique par les utilisateurs.
Se posent alors les questions suivantes : Comment l´utilisation d´un objet technique est-il influencé par l´imaginaire de son utilisateur? Où est la place de l´imaginaire dans le régime de la pratique (Garçon 2012) , c’est-à-dire l´utilisation spontanée, non-renseignée d´une technique, basée sur l´oralité et le symbolisme? Quel est le rôle du jeu dans l’apprentissage ? Si les techniques créent des « affinités profondes d’esprit entre des types d’individus divers » (Francastel 1956) comment et à quel niveau se réalisent ces transformations ?
Tenant compte du rôle actif que jouent les usagers dans l’innovation technique dans quelle mesure leur imaginaire entre-t-il en résonance ou en conflit avec celui des designers (A. Gras, S. Poirot-Delpech, G. Dubey, V. Scardigli)? Quel rôle joue ce conflit dans des débats sur le développement des biotechnologies ou des OGM, la géronto-technologie, la robotique pour tous, la médecine personnalisée ?

Si on comprend la société comme un utilisateur collectif il se pose la question des imaginaires qui sont à l’œuvre dans les choix technologiques de cette société. Est-il possible – et dans quelles formes – de penser des alternatives de choix technologiques en particulier non thermiques et décroissants dans la prédation de la nature (du passé, du présent ou du futur) à notre monde ?

3. Le rôle de l´imaginaire dans les transitions techniques

L´imaginaire joue aussi un rôle décisif dans la transition d´une culture technique à l´autre: D´un côté, l´imaginaire peut faciliter des changements techniques et leurs acceptations. Le discours fantasmé sur l´or par exemple, a aidé les chimistes médiévaux à élaborer des procédés de cémentation de l´acier (Thomas 2005). Mais de l´autre côté l´imaginaire peut aussi bloquer des inventions, empêcher des innovations. L´Europe ignorait par exemple le zinc car la méthode de production était incompatible avec son imaginaire technique.

L’industrialisation des deux dernières siècles a été vecteur de transformation des cultures techniques locales vers une culture technique mondialisée: les créations locales n’avaient pas accès aux techniques industrielles et en pâtissaient (Warnier 2003). Au sein de ces processus d’uniformisation, ce colloque, tel un regard et un espace de discussions autour de la technique et de l’imaginaire et de leurs transformations, s’avère indispensable. Ce fut aussi l’occasion d’une bifurcation radicale de l’usage de l’énergie par le privilège accordé à un seul élément : le feu (A. Gras).

4. Imaginer l´homme et la société technicienne : les techniques comme source d’imaginaire

De grands récits donnent sens à l’évolution technique : transgression des limites, émancipation de l’homme à l’égard de la nature, progrès indéfini, apocalypse… Peut-on identifier les conditions et circonstances qui déterminent le privilège accordé à tel ou tel scenario ? Les techniques ont inspiré et continuent d’inspirer de grands mythes qui définissent la condition humaine (Prométhée, Faust, boîte de Pandore, apprenti-sorcier etc). Comment ces techno-utopies et dystopies imprègnent-elles l’imaginaire individuel, social et culturel ? Dans quelle mesure ces archétypes culturels continuent-ils d’agir dans les sociétés contemporaines? Les techniques actuelles renouvellent-elles le patrimoine culturel de mythes et récits?
Le corps étant « le premier instrument de l’homme », comme le dit M. Mauss, il est ce support incarné culturel/naturel partie d’un environnement techno-naturel qui se construit aussi sur des représentations symboliques et des valeurs. Comment l’imaginaire façonne-t-il le corps comme lieu d’exercice, d’expérimentation, de mutation, et aussi comme lieu de construction d’une identité aux possibilités inédites ?